samedi 16 mai 2020

Ravages de l'anthropocentrisme

On trouve jusque parmi les rangs des défenseurs de la forêt de Fontainebleau, et par extension de la forêt française, de belles plumes pour étayer leurs idées d'arguments procédant d'un profond anthropocentrisme.

On savait la plupart des chasseurs, par confort intellectuel, rompus à cet exercice ; on a plus de difficulté à l'accepter d'individus ou d'associations se revendiquant de la défense de la nature.

Il faut bien analyser cette tendance, ses causes et ses symptômes, pour apprécier le tropisme qui en résulte : depuis les Lumières du 18ème siècle et la révolution industrielle du siècle suivant, l'homme occidental s'est à la fois défait des liens forts d'une spiritualité dominante et mis en capacité d'utiliser la majeure partie puis l'intégralité des ressources naturelles générées par notre planète. Du libéralisme anglo-saxon surgit l'idée de croissance économique perpétuelle, seule capable d'alimenter un système dont la crise est le moteur.

L'Homme est ainsi devenu à la fois le problème et la solution, à la raison et au bon sens se substituèrent lentement l'économie et ses experts qui promirent de remédier à la surconsommation et à l'inexorable destruction des ressources naturelles par l'intelligence et la technologie. Nous serions devenu, croyons-nous, l'alpha et l'oméga. L'humain est à l'origine des maux auxquels il prétend pouvoir remédier. Il cultive l'oxymore et son "développement durable".

Du vert pour la croissance

Cette pensée a lentement infusée les esprits jusqu'à produire aujourd'hui toute une gamme de défenseurs de la nature parfaitement compatibles avec l'économie de marché et ses dérives ultra-libérales. Non pas qu'ils en soient pleinement conscients mais un sous-jacent puissant les animent : l'être humain serait le centre de gravité autour duquel la nature "son environnement" se meut et lui seul pourrait la déterminer et la contraindre. Autrement dit, l'Homme se serait substitué à la Gaïa de Lovelock en possèdent  mieux qu'Elle le "sens de la vie", la finalité d'un vivant jugé trop peu compatible avec son épanouissement. Bref, il existe pour cet Homme-là deux êtres vivants : celui qu'il consomme dans l'exercice de sa croissance infinie et celui qu'il contraint pour y parvenir.

Nous y voilà justement, en plein anthropocentrisme, gavés de l'illusion d'être autre chose qu'un animal totalement dépendant du vivant, croyant pouvoir orienter par ici, plier à sa volonté par là, tel ou tel peuplement, telle ou telle espèce, trop ceci ou pas assez cela.

Le résultat de cette illusion est déjà mesurable et mesurée. Les données statistiques de l'anthropocène sont édifiantes : la bio-diversité connait une chute catastrophique depuis deux siècles, notamment due à la disparition des habitats forestiers. On a coupé 12 millions d'hectares de forêt tropicales en 2018, remplacée par de la monoculture oléagineuse ou céréalière. En Europe, les forêts anciennes sont peu à peu remplacées par des forêts de production aux essences homogène à faible valeur biologique : on communique sur les superficies boisées mais jamais sur la qualité de ces boisements. Un nombre d'espèces animales et végétales considérable a déjà été irrémédiablement perdu, répertoriées ou encore inconnues. L'accroissement global des températures n'est plus à démontrer, on sait que la disparition des forêts de qualité est un élément majeur de l'équation.

Nonobstant, un tel bilan, bien loin de provoquer quelques doutes chez l'anthropocentriste, affermira sa conviction que "la nature" elle-même a besoin de son action corrective et que cette dernière seulement sera effective pour la guérir des maux qu'elle porte en elle intrinsèquement. C'est ainsi qu'on aperçoit de temps à autre, au détour d'une feuille de choux ou d'une page internet, les signes d'une telle disposition d'esprit parmi les défenseurs de la nature.

On justifie la coupe à blanc d'une parcelle forestière pour "favoriser la bio-diversité" car comme chacun sait, elle est bien supérieure dans une prairie nue et exposée aux éléments que sous un couvert forestier ancien et protégé (...) ;

On s'étonne qu'un projet de "mise en valeur d'un espace forestier" qui propose de percer des layons de débardage parallèles espacés de 12 mètres seulement - défigurant et dénaturant profondément le site en question pour le transformer de facto en site de production - rencontre une vive réticence parmi la population locale ;

On ose prétendre que l'action des plantes pionnières comme le bouleau qui referment les trouées forestières est néfaste à la bio-diversité alors même qu'elle est l'indispensable préambule à son enrichissement ;

On défend les coupes de "mise en valeur de chaos rocheux" au motif que ces mêmes rochers ont été par le passé dépourvus de couvert forestier, autrement dit on cautionne les erreurs contemporaine par un passé heureusement révolu (à cet aune on pourrait à Fontainebleau faire valoir l'état de la forêt de Bière au 17ème siècle qui avait été semble-t-il surexploitée pour raser la moitié de la forêt actuelle) ;

On cautionne l'extension de la période de chasse du sanglier en France, y-compris l'été dans certains département, alors que l'accroissement de sa population est la résultante directe de l'activité humaine et de la mauvaise gestion cynégétique dont il a fait l'objet. Son nourrissage restant d'ailleurs autorisé, ce qui n'est probablement pas la meilleure solution pour en faire diminuer les effectifs ;

On déclare peu ou prou, en dépit de toute vraisemblance, que l'action humaine est indispensable à l'obtention d'une forêt de qualité alors qu'il est facile de vérifier que partout où il a altéré la forêt primaire, l'Homme a fait chuter la biodiversité (on peut d'ailleurs constater facilement à Fontainebleau que les réserves intégrales sans interaction humaine sont plus intéressantes biologiquement que les espaces "cultivés") ; il est d'ailleurs prouvé que les écosystèmes forestiers préservés de l'action humaine ont une biodiversité largement supérieure aux forêts exploitées.

On décris la forêt comme un espace "devant répondre à la demande sociétale", qu'elle soit économique ou de loisir, c'est à dire asservi aux seuls besoins humains en obérant le fait que c'est d'abord un habitat pour la faune et la flore et ensuite un rouage indispensable aux échanges gazeux et au cycle de l'eau ;

Enfin on répète à l'envie, pour justifier certains excès de l'exploitation forestière contemporaine que, concernant notamment Fontainebleau, la forêt ne serait apparue que grâce à la volonté humaine et aux plantations réalisées. C'est doublement faux, dans les faits et dans le principe. Dans les faits car il parait clair à la fois aux biologistes et aux historiens que les grandes plantations initiées par Colbert furent effectuées en réaction à une trop grande utilisation de la forêt qui provoqua la disparition des 2/3 du couvert forestier au début du 17ème siècle. La demande en bois de qualité étant forte pour répondre aux exigences de la marine et de la guerre, la plantation de certaines essences fut privilégiée et une utilisation organisée de la forêt mise en place. Il est donc clair que la forêt ne fut pas entièrement plantée à cette occasion mais qu'elle fut seulement regarnie. Dans le principe car il parait difficilement tenable d'invoquer l'action de nos aïeux il y a 3 siècles et demi pour justifier aujourd'hui la surexploitation de la forêt qu'ils ont contribué à pérenniser !
Utilisation des espaces au début du XVIIIème siècle - la forêt a presque entièrement disparu en France
Impact de l'Homme sur la surface forestière en France. On remarquera l'augmentation récente provoquée par les reboisements de production.

De chacun de ces exemples exsude la même certitude, enfouie ou assumée, que l'être humain possèderait un droit privilégié sur la nature, qu'il en serait le centre de gravité et que tout devrait converger vers lui. On peut donc admettre que l'anthropocentrisme diffuse son propre champs de certitude qui, quand il est violé, c'est à dire quand la nature ne semble pas toute entière destinée à l'assouvissement des besoins humains, génèrent de la part de ces derniers des tentatives de corrections qui sont très souvent néfastes et contreproductives.

De telle sorte qu'il paraît légitime à chacun d'exiger sa part de forêt et de l'utiliser à sa guise, pour assouvir ses besoins : tantôt un cycliste exigera que soit tracée une piste réservée à sa seule pratique, un chasseur demandera à ce que la forêt soit interdite aux autres usagers, un promeneur refusera de partager une trace, un photographe demandera la proscription de la chasse, un bucheron fera une coupe à blanc au nom de la bio-diversité, un adepte des quads transgressera les interdictions, un automobiliste réclamera la destruction des sangliers, un céréalier celle des chevreuils, etc. Autant d'exigences anthropocentristes qui, d'altérations en altérations, d'autorisations préfectorales en autorisations préfectorales, nuisent profondément à la forêt et en font chaque jour un lieu où la bio-diversité réelle - et pas celle fantasmée - diminue.

Cet effondrement a déjà commencé, il est parfaitement visible à Fontainebleau, la pression est forte, qu'elle soit sociale ou économique. Les anciens le disent tous : la forêt de leur jeunesse a disparue, une partie de la faune également, quoiqu'en disent certains.

Ce constat effectué, il nous appartient ce décider de l'avenir de nos forêts péri-urbaines. En faire des abris pour le vivant, poumons verts indispensables à notre espèce, gérés avec parcimonie. Ou des centres de loisirs et de production, asservis à nos désirs, dépourvus de faune sauvage et desquels tout ce qui entrave la pleine expression de notre anthropocentrisme aura été éliminé.

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