vendredi 27 juillet 2018

La mutation s'accélère

Dans le cadre du contrat de projet 2018-2022 "Forêt d'exception" à Fontainebleau, sont envisagées plusieurs mesures qui, si elles peuvent sembler anodines, marquent le début d'une mutation profonde de notre forêt.

Brigade verte, ou la mort programmée de l'ONF ?

Comme toujours, pour palier au scandaleuses carences provoquées par l'asphyxie budgétaire imposée à l'ONF par l'Etat, le recours au gentil bénévolat est envisagé. Lui faire nettoyer la forêt, entretenir les chemins, protéger les arbres remarquables, inventorier la faune, arracher les invasives ne suffit plus : il faudra demain lui faire faire la police, patrouiller, surveiller et dénoncer les contrevenants.
Il est proprement scandaleux que le recours aux bénévoles soit devenu indispensable pour assurer l'entretien et la surveillance d'une forêt aussi extraordinaire de par son histoire, sa richesse patrimoniale et sa fréquentation. Des millions de personnes s'y promènent chaque année. Des millions de personnes qui contribuent à la solidarité nationale via l'impôt et qui constatent, année après année, une nette dégradation de l'état de la forêt et des moyens qui sont alloués à l'Office qui en a la responsabilité.
Soyons assurés que l'ONF, délesté de ses missions d'entretien, d'éducation, de protection du vivant et de surveillance des espaces forestiers, entièrement focalisé et concentré sur la vente du bois, factotum de l'industrie sylvicole, sera vite remplacé par une société de droit privé.

Il faut s'opposer à la création de cette brigade d'opérette, trompeusement appelée "rangers" dans les médias locaux (les vrais rangers nord-américains sont assermentés, armés et ont le pouvoir de police sur le territoire dont ils ont la charge) et qui ne fera que précipiter la fin de l'ONF.
Il faut au contraire donner un budget adapté à l'office, le réformer, sans doute, mais en lui donnant les moyens humains et matériels de sa mission d'entretien, de valorisation et de surveillance du massif de Fontainebleau. Il faut enfin donner à la protection du vivant et des espaces naturels toute l'importance qu'elle devrait revêtir plutôt que perpétuellement se payer de mots.

Parc animalier : premier pas vers l'éradication ?

Dans la dynamique libérale précédemment évoquée, un grain de sable risquerait de gripper la machine productiviste : la vie animale indigène incontrôlée. On le sait, depuis quelques années la grande faune n'est plus la bienvenue en forêt de Fontainebleau. De l'aveu même du responsable de la chasse, les cervidés, trop nombreux, nuisent à la forêt en consommant les arbrisseaux. Les suidés (sangliers notamment) posent un problème d'urbanisme en fouissant dans les gazons et parterres floraux des villes et villages environnants. La faune sauvage indisciplinée provoque un problème de sécurité routière (voir les très nombreux articles de la République de Seine et Marne sur le sujet) de part sa fâcheuse propension à se faire culbuter par des automobilistes incapables dans leur majorité de concéder à une diminution de vitesse. Bref, la faune indigène dérange. Elle dérange d'autant plus que les habitants de la région de Fontainebleau ont changés : sur une base plutôt rurale s'est ajouté un mélange hétérogène de citadins victimes de la flambée des prix de l'immobilier et contraints de s'éloigner de Paris, et de néoruraux à le recherche d'une "campagne" fantasmée dont ils sont parfois peu enclins à subir les contreparties. On a donc une exigence de qualité de vie et de proximité avec le bassin d'emploi parisien qui s’accommode mal des contingences liées à la vie sauvage. On veut du bio sans pépins en somme.

Il est donc envisagé de créer une zone délimitée en forêt, close, qui accueillerait quelques spécimens représentatifs de la faune locale. Une sorte de zoo de luxe, une vitrine à l'intention des visiteurs trop pressés pour arpenter la forêt ou trop frustrés d'avoir essayé en vain. On pense tout de suite à ces autocars déversant les touristes devant les grilles du château à qui l'on pourrait proposer un combo château+faune pour quelques euros de plus.
Las, un échantillon animal dument labellisé et conservé dans cette aire "sécurisée" permettrait sans aucun doute de pouvoir continuer à montrer du cerf sur les plaquettes promotionnelles tout en  engageant une politique de gestion de la grande faune sauvage restée libre beaucoup plus restrictive, d'en diminuer fortement les populations pour se débarrasser à Fontainebleau des empêcheurs de cultiver les arbres en rond.

Il faut s'opposer à la création de ce parc animalier qui serait un comble dans un des derniers espaces naturels préservés franciliens. S'opposer à cette vitrine qui permettrait de sauver les apparences dans un espace où la faune sauvage est considérée comme quasi nuisible. Travailler à l'éducation, investir dans les futures générations, développer le goût de la beauté et de la transcendance, former le prochain contingent de contemplatifs qui continueront à s'émerveiller d'un rai de lumière dans les frondaisons ou d'un gracieux trot de biche dans un sous-bois. Tout faire pour conserver au fond de chacun d'entre nous cet infime atome d'animalité qui nous lie encore à Gaïa et dispense la plupart des hommes de voir un animal dans une cage, un arbre abattu ou une rivière polluée sans en éprouvé de culpabilité.

Projection


On le voit bien, il y a une tendance forte à vouloir transformer, faire muter notre forêt en un objet  économiquement rentable. L'espace naturel ne se suffit plus à lui-même, son rôle sanitaire (repos, contemplation, introspection, détente, loisir), éducatif (émerveillement, éveil, apprentissage, respect) et environnemental (réserve biologique, biodiversité, transferts gazeux) ne pèse plus assez dans une comptabilité ou l'actif ne vaut plus que par sa valeur liquidative, où le passif de la dette emporte tout. L'homme, pétrit de suffisance et de certitudes, fait mine de croire qu'il est essentiel à la nature et se mêle d'améliorer son ordonnancement, de substituer à ses lois intemporelles qui président depuis des millions d'années à sa formidable expansion, de ridicules artifices dont la substance est faite d'égoïste inconscience.

Dans un grand mouvement de prédation, l'humanité s'empare de tout ce qui peut être valorisé et consommé. La terre et l'eau ont intégré le grand marché de l'économie, l'air sera bientôt une marchandise au prix dépendant de sa pureté ; le droit de polluer est déjà monétisé. On s'attend dans les années qui viennent à de graves crises liées aux réserves hydriques. Cette grande dynamique funeste gouverne tout et il est à craindre que l'appétissante forêt de Fontainebleau soit elle aussi emportée dans ce tourbillon ultralibérale. Comme le prophétisait Romain Gary dans sa lettre à l'éléphant, le végétal incontrôlé et l'animal sauvage n'ont plus leur place dans cet ordonnancement dont la rentabilité est l'ultime horizon.

Il faudra par conséquent prendre garde à ce que les années qui viennent ne voient sonner l'hallali d'une forêt qui souffre déjà de multiples maux et que la disparition de son gestionnaire historique ne permette à certains opérateurs privés de reproduire la curée des forêt morvandelles et à quelques acteurs locaux d'en faire un parc de loisirs.