mercredi 25 octobre 2017

Chasse à courre et droit de suite ou le gout de la fletrissure.

Il y a une constante troublante chez les veneurs qui semble systématiquement résolus à se faire haïr chaque année un peu plus. Si la chasse à courre est bien emprunte de tradition, elle perpétue également une organisation et une hiérarchie séculaire de la société. Sans recourir à de grossiers clichés, il faut bien reconnaitre que la population de chasseurs à courre n'est pas la plus hétérogène qui soit et que le mépris de classe peut parfois s'exercer, même subtilement.
Il n'est donc pas totalement étonnant que certaines pratiques issues de temps révolus soient encore revendiquées, telles que le "droit de suite" qui autoriserait les veneurs à pénétrer dans une propriété privée sans autorisation pour poursuivre un animal supposé blessé comme dans l'Oise le week-end dernier :


Les chasseurs en cause dans cette triste affaire justifient cette pratique par une nécessité de sécurité. En effet, s'estimant, à raison, responsables de l'animal chassé, ils auraient l'obligation absolue de circonscrire le danger potentiel qu'il représente quand il est blessé ou aux abois. On remarquera que la sauce sécuritaire est resservie ici comme dans bien d'autres occurrences concernant la chasse.

S'il est vrai qu'un animal aux abois est potentiellement dangereux, il convient toute de même de rappeler quelques évidences : c'est bien le veneur qui a amené le cerf à cette dernière extrémité et à l'obligation de se réfugier dans le jardin d'un particulier. Il ne s'agit pas d'une bête qui s'est aventurée de sa propre initiative chez ces particuliers mais bien d'un fait de chasse, d'une chasse qui a été mal menée, qu'on le veuille ou non. Même s'il est difficile de deviner les menées d'un cerf, on doit bien sentir à quel moment faire arrêter les chiens quand ce dernier s'oriente vers une route fréquentée ou un quartier résidentiel.

J'écrivais sur ce blog il y a quelques temps pour un autre incident de chasse, qu'il était inadmissible qu'à Fontainebleau le veneur ait obligé un cerf à traverser une route nationale très chargée un week-end. On se souvient de l'image du cerf sautant par dessus le trafic routier avant de s'engager dans les rues de la cité, sans heureusement provoquer d'accident. Il aura fallu une sacrée dose de chance pour éviter la catastrophe ce jour-là !

On me taxera encore probablement d'amateurisme mais je le maintiens : les veneurs sont effectivement responsables de la bête qu'ils traquent, y-compris de ses menées les plus inhabituelles. Ils sont directement responsables des incidents qu'elle peut provoquer. Car enfin, si la chasse à courre était si aléatoire et imprévisible que cela, il faudrait évidemment, par sécurité, l'interdire à proximité des zones urbaines et des axes routiers, puisque potentiellement génératrice d'accidents ! La mise en danger de la vie d'autrui est sévèrement réprimée par la loi.

Il semble que dans l'affaire de l'Oise les chasseurs aient essayé de faire déguerpir l'animal qui a refusé de bouger. Un cerf qui renonce est arrivé à un tel degré d'épuisement que sa vie ne tient plus qu'à un fil. Ses fonctions vitales sont agonisantes, son cœur souvent endommagé. Il peut lui rester encore suffisamment d'énergie pour faire face une dernière fois au veneur qui tente de le servir (lui porter un coup de dague mortel) en essayant de le percer de ses bois.

On me disait il y a peu qu'il faudrait à chaque équipage un équipement hypodermique pour faire face à ce genre d'aléa. Si l'idée semble bonne, elle se heurte à plusieurs difficultés dont le respect des usages n'est pas le plus mince. Il est difficile d'imaginer un chasseur considérant la vénerie comme une activité noble, dans ces traditions et sa finalité, se résoudre à endormir au fusil hypodermique la bête qu'il vient de pousser aux abois, même pour mettre fin à une traque si peu glorieuse.
Autre problème, il y de grandes chances que le cerf, totalement épuisé par une chasse qui aura pu durer cinq ou six heures, ne succombe au produit hypodermique. Une fin bien peu flatteuse pour le veneur.

Il n'y avait donc guère de solution heureuse ce samedi à Lacroix-Saint-Ouen. Puisque le cerf avait été malencontreusement et sottement poussé jusque là, réfugié dans cette voie d'accès, que faire pour trouver un dénouement qui ne heurte pas tant les consciences ? 

Le cerf était réfugié dans une propriété privée.
Fin de chasse piteuse

Le veneur a choisi, au mépris de la loi (les juges n'accordent que peu de valeur à la notion de "droit de suite"), de violer cette propriété privée pour servir la bête. Existait-il une alternative réaliste ? Boucler le quartier et attendre hypothétiquement que l'animal ne recouvre ses forces ? Espérer qu'il reparte bien vers la forêt et pas vers le centre ville ? Risquer de le voir traverser, comme à Fontainebleau, une route passagère ? Des points d'interrogation en forme d'accidents potentiels.

En somme, il faudra sans aucun doute que nos veneurs procèdent à un véritable travail d'introspection et de remise en cause s'ils veulent éviter de voir se lever contre eux un consensus. Eviter par exemple, comme cette année à Fontainebleau, de lancer leurs premières chasses de l'année en plein brame, sur des places bien connues*. Ou, comme dans l'Oise, de pénétrer dans une propriété privée sans l'accord des propriétaires pour achever une bête aux abois devant des riverains abasourdis. Autant de flétrissures qui viennent, en heurtant le simple bon sens, endommager encore un peu plus l'image déjà dégradée des chasseurs à courre en France et entretenir l'apparence d'une activité réservée à une caste favorisée et méprisante.


La chasse devra évoluer, concéder à la modernité, s'imposer des limites et l'indispensable réforme du respect animal pour devenir véritablement l'outil de régulation qu'il prétend être aujourd'hui. Cesser d'être un jeu élitiste, un marchepied, un alibi, une passion sordide.

* avec la bénédiction et le concours de l'ONF qui recommande pourtant chaque année, à grand renfort de communication et brochures, de ne pas perturber les cervidés pendant la période du rut ! Cherchez l'erreur.