jeudi 20 août 2015

Les plaies de l'amateur de billebaude.

Il est établi depuis toujours que la vie du photographe amateur n'est que succession de ratages et de désillusions. Pour les photographes naturalistes pratiquant la billebaude, cette réalité est si prégnante qu'elle semble littéralement se confondre avec l'exercice, à tel point d'ailleurs que quelques esprits mauvais ou jaloux les soupçonnent parfois de masochisme.

Bref, ayant eu largement ma part depuis quelques temps, je vous propose un rapide aperçu des principales plaies de notre belle passion, ces coups tordus qui provoquent systématiquement chez l'homo sapiens à boitier, l'émission d'une bordée de jurons à demi étouffés - on reste discrets en toutes circonstances hein - et les pensées les plus funestes sur la vie et la destinée...


1/ les herbes du premiers plan


Grand classique, ces fameuses herbes, toujours les mêmes, semblent s'acharner sur vous et vos cadrages. Combien de merveilleux clichés loupés à cause de ces satanées graminées envahissantes ! A croire qu'elles vous suivent partout pour se jeter devant votre objectif dès lors que vous tentez de l'utiliser, comme ces gamins agaçants. Ne riez pas, j'en connais qui se retournent subitement pour tenter de les déjouer. On en viendrait à souhaiter un grand épandage de Round-up ou que l'ONF nous colle des éco-moutons partout pour enfin les voir disparaître de nos sublimes cadrages !


2/ la faune suspicieuse


Les animaux sauvages à Fontainebleau, allez savoir pourquoi, sont particulièrement suspicieux et évitent généralement tout contact avec l'homo sapiens à boitier. C'est énervant ces animaux retords qui ne se laissent pas photographier ! Résultat, toute une collection de culs de cervidés peuplent les cartes mémoires de nos appareils. Culs de cerfs, culs de biches et de chevreuil, même des culs de sangliers qui, franchement, feraient mieux de ne pas l’exhiber...

J'ai même réussi l'exploit il y a peu, tenez vous bien, d'immortaliser un cul de vipère, ce qui n'est pas rien. Bref, ras le bol de ce manque de coopération ! Faune bellifontaine, fais un effort que diable !


3/ promiscuité forestière, le comble.


Il est des cas de figure où le grotesque d'une situation devient paroxystique. Lorsque, pour une fois certain de son placement et de sa furtivité, le photographe attend le passage du sujet à bonne distance, celui-ci surgit par inadvertance et muflerie à seulement quelques mètres de son objectif sur-calibré. S'ensuit une situation ubuesque où, toujours en silence, l'homo sapiens à boîtier enrage de voir son sujet si gros dans le cadre et beaucoup trop proche pour ne pas être effrayé par le bruit du déclenchement.

Frayeur, cavalcade, tumulte, et photo totalement ratée. Drôle d'alchimie que celle consistant à changer une occasion en or en image de plomb.


4/ le suidé et son honteuse opiniâtreté


Chacun sait qu'il n'y a pas pire calamité à Fontainebleau que le redoutable suidé - sanglier - et particulièrement la sous espèce "cruella" endémique à notre belle forêt. Extrêmement agressif et vicieux, il est accusé de tous les maux, surtout par les homos sapiens à fusil. Mû par ses instincts les plus vils, il est soupçonné de se jeter sous les roues des automobilistes ou de consommer le maïs environnant par pure malveillance. On ne déplore pas encore de prédation sur le genre humain mais tout est possible.

A la nuit tombante, il forme des hordes avec ses congénères et terrifie le photographe sans défense. Il organise des barrages qu'il peut tenir pendant de très très longues minutes, interdisant la poursuite de la billebaude et saccageant irrémédiablement les espoirs du photographe.
Je pose la question, messieurs les chasseurs, que ne nous débarrassez-vous pas définitivement de cette engeance ?


5/ Mais qui a collé une route sur mon azimut ?


Les contraintes du terrain doivent être maîtrisées par tout bon photographe naturaliste. Préparation, planification, précision et mise en application. Rigueur militaire pour qui veut performer. Cependant les aléas de l'approximation pouvant toujours saisir par surprise le photographe rêveur et contemplatif, certaines configurations doivent l'inciter à rompre et reculer, notamment lorsque la sécurité du sujet ou de tiers est en jeu. C'est le cas lorsqu'un animal surgit dans l'axe de votre progression, entre vous et une voie carrossable. Hors de question évidemment de persévérer et de le "pousser" devant d'éventuels véhicules. Le cliché devenant accessoire, il est alors impératif de stopper et reculer lentement, jusqu'à ce que le sujet retrouve quiétude et liberté de mouvement.

Le photographe recevra alors en récompense de sa magnanimité une bouffée d’orgueilleuse satisfaction, celle d'avoir sacrifié sa passion à la sagesse, d'avoir maîtrisé la situation, d'avoir accompli ce qui devait être accompli, bref, d'avoir été un héros. Il s'en passe des choses, le soir, au fond des bois...


6/ Voyez-vous la lumière ??? ou la complainte du matos.


Combien de sublimes images perdues, gâchées et loupées par manque de lumière, de proximité ou de stabilisation ? Celle-ci qui ne pique pas ou celle-là trop molle, ce bokeh hasardeux, ce grain trop visible... Combien d'attitudes, de situations, de cadrages magnifiques perdus, combien d'ambitions broyées par le minuscule et archaïque kiki vissé à votre boitier ? Non d'un chien, donnez-moi un grand blanc et je vous sors une couverture du National Geo par semaine, un 500 en 2.8 et vous pleurerez d'émerveillement devant mes incroyables créations ! Je veux du lourd, quelque-chose qui soit enfin à la mesure de mon ambition photographique, un gros cailloux pour être beau et célèbre.

Comme ces messieurs vieillissants qui achètent une grosse voiture, je ne m'adonnerai plus dorénavant à mon art que suréquipé et surcalibré. Je veux voir les yeux des petits jeunes qui débutent, briller de convoitise. Je veux être considéré, je veux être admiré, je veux entendre à mon passage les amateurs s'extasier et lancer à l'étouffé "celui-là, et ben, c'en est un vrai...".


7/ La clé de voûte de l'édifice : le coup de bol.


Le photographe bellifontain, broyé par tant d'avanie, est généralement dépressif et désabusé. Il erre dans la forêt profonde sans but précis, toujours en silence - normal hein - et attend. Ses grandes théories, ses techniques et stratégies, toute sa connaissance du milieu lui auront finalement été inutiles. Rétrospectivement, sa carrière photographique est une catastrophe et les fragments d'ambitions qui demeurent sombrent eux aussi dans cette futile quête du moment parfait.

Il attend un signe, un geste de mère nature mais rien ne vient. Seulement le silence sur des kilomètres ponctué de quelques chants d'oiseaux, il traîne son matériel comme on traîne un membre inutile. Dans un mouvement las, il scrute à droite, là-bas profondément dans le sous-bois pour tenter d'y détecter un mouvement, une croupe, une tâche contrastée trahissant une présence. Rien. A gauche, des hautes herbes, encore, fichu complot. Toujours rien.

Il reprend sa marche quand, à la limite de son champ de vision il semble qu'un mouvement rapide et inaudible soit intervenu. Un pas puis deux, en relevant la tête vers le chemin, une magnifique et gracieuse biche s'arrête paisiblement dans la lumière à parfaite distance. Plus aucun son, le temps se fige, le cœur s'accélère. Un cliché puis deux. Après quelques instant, toujours dans une grâce infinie, son faon la rejoint. Un coup de langue de la mère plus tard, les deux l'observent sans stress apparent. Cliché, cliché, cliché. Et puis, ce bruit de déclenchement devenant incongru, nuisible à l'instant, il délaisse le viseur pour profiter pleinement de ce sublime cadeau, de ce lien invisible qui le connecte en cet instant à son origine.

Mère nature a enfin répondu à sa supplique, il en est certain, elle s'est incarnée en biche pour lui présenter sa progéniture, la relève, et lui délivrer un message : "je te présente mon jeune fils, vois comme il est beau et vigoureux. Les tiens vont le tuer, je le sais bien, mais tu pourras témoigner de sa force et de son élégance, tu pourras conserver avec ta machine un souvenir de son innocence."

Et puis, après ses longues minutes suspendues, le duo, paisiblement, s'engouffre, toujours en silence, dans la profondeur du sous-bois, tandis qu'un oiseau reprend timidement son chant.

Le photographe s'est mué en petit garçon, celui de la primaire, celui des sorties nature, quand la maîtresse faisait in situ sa leçon de choses. L'émerveillement est toujours là, intact. L'adulte n'a pas tout perdu finalement, sa forêt est belle comme avant.