samedi 7 décembre 2013

Les zélotes de la décroissance.

On peut comme c'est mon cas être en accord avec ceux, comme Pierre Rabhi, qui prônent une économie de la modération qui conduirait sinon à une décroissance, au moins à un net ralentissement de la sacro-sainte expansion économique qui sert aujourd'hui de thermomètre civilisationnel à tous les libéraux, qu'ils appartiennent à la sphère médiatique, financière ou politique.

L'idée même de modération économique, c'est à dire essentiellement de consommation raisonnée et d'obsolescence tardive, est terriblement périlleuse et ardue à mettre en oeuvre à l'échelle planétaire dans un contexte concurrentiel : qui décidera de faire quoi et comment expliquer aux pays émergents que leur appétence pour l'abondance est fautive ? 

Pourtant, certains n'hésitent pas justement, dans leur croisade écolo, à en manquer, de modération.

Ainsi Alban Vétillard, auteur de l'ouvrage Croissance et Ecologie, concilier l'homme avec la société de demain, interrogé par Hervé Montbard pour le magazine Metamag assène entre autre (réponse à la deuxième question) :

"Tout écologiste qui ne remet pas en cause la croissance et le progrès technologique et social, n'a finalement que peu de divergences de vue avec le plus libéral des économistes."

Phrase qui surprend d'autant plus qu'elle est soumise par un ingénieur centralien chef de projet dans l’aéronautique !

On peut à la rigueur prétendre qu'il y a un lien de causalité direct entre croissance économique et progrès technologique si l'on retient une approche strictement consumériste de notre société. Mais pourquoi diable opposer encore une fois technologie et écologie ? Pourquoi s'aliéner la possibilité d'une intelligence humaine capable, justement par le progrès technique et scientifique de trouver une solution aux périls que nous voyons poindre aujourd'hui ?

On sent bien, presque instinctivement, qu'il y a une faille à ce raisonnement. A partir de quand l'humanité aurait-elle dû se défier du progrès technologique ? Quand avons-nous franchi le seuil de l'inconséquence ? Au moment de la révolution industrielle ? Peut-être avant : l'invention de la roue a-t-elle précipitée l'apparition de l'automobile aujourd'hui si polluante ? Où situer la frontière d'un progrès "raisonnable" ?

Il y a plus profondément quelque chose de désespéré dans cette approche, quelque chose à la Paccalet, qui prétendrait que l'intelligence de l'homme serait sa malédiction et que, fatalement, inexorablement, elle le conduirait à sa perte. Une sorte de résurgence d'une dualité religieuse où le mal l'emporterait forcément. C'est aussi dans une certaine mesure exclure l'humanité du "champs de la nature", en faire une créature extraordinaire, quasiment exogène, alors qu'elle n'est qu'un grand prédateur dont l'actuelle domination n'a d'équivalent que sa fragilité.

Quant au progrès social dont, d'après Alban Vétillard, seul le refus catégorique pourrait nous préserver de l'adhésion aux thèses les plus libérales, je trouve cette affirmation tant péremptoire qu'elle en est ridicule. Comment peut-on proférer de telles idées aussi manichéennes ? Est-il sérieux de mettre tout le monde dans un même sac stigmatisant alors qu'au contraire ce sont les petites touches, les petits efforts quotidiens, les gestes écologiques bénins mais systématiques et répétés par le plus grand nombre qui pourront peut-être nous sortir de l'impasse dans laquelle nous sommes. Il faut l’opiniâtreté d'un pointillisme à la Seurat quand on nous assène la fulgurance désordonnée d'un Pollock !

Ainsi l'humanité aurait-elle dû se préserver de tout progrès social, en rester à l'état nomades de chasseurs cueilleurs, peut-être même renoncer à toute sophistication inutile : s'en tenir à l'essence des choses, peut-être au Verbe uniquement ?

Où situer la frontière d'un progrès social "raisonnable" en adéquation avec les ressources terrestres ? L'hygiène est un progrès social indéniable depuis l'Antiquité. Le fait qu'il soit grand consommateur d'eau aujourd'hui suffit-il à l'excommunier brutalement en décrétant que les ablutions sont une honteuse preuve d'ultra-libéralisme ? On sent bien (si j'ose dire) le ridicule de cette assertion : prendre moins de bains au profit des douches serait déjà, si le plus grand nombre y consentait, une belle victoire écologiste, un point supplémentaire appliqué sur l'oeuvre de notre futur.

Je crois pour ma part qu'il existe de bonnes pistes et que leur mise en oeuvre massive par une grande proportion de la population serait un signe évident de progrès social. Je pense notamment à la relocalisation des achats de produits frais et au respect de la saisonnalité des fruits et légumes.
Je crois que le progrès social, dont le principal moteur est l'éducation, est justement indispensable à une véritable prise de conscience écologiste. Quoi d'autre que l'intelligence pour instiller et propager les vertus du respect de la nature, pour faire préférer la consommation raisonnée à la consommation pulsionnelle ou statutaire ?

Pour résumer il faut noter à quel point cette position exagérée est finalement destructrice car tellement caricaturale et anxiogène qu'elle en devient contre-productive. L'individu peu sensibilisé à ce débat mais dont la fibre tendrait naturellement vers une sorte de bienveillance écologique se retrouve de fait coincé entre deux postures extrêmes aussi intenables l'une que l'autre : d'un côté une écologie politique vassale des intérêts économiques nous entraînant dans une catastrophique pénurie généralisée et de l'autre un concept de décroissance décliné avec tant de rigueur idéologique qu'il déclencherait avant l'heure l'effondrement civilisationnel tant redouté !

Ce qui rend cette équation si difficile à résoudre (si tant est que ce soit possible), c'est que le délicat curseur de la vérité se situe vraisemblablement quelque part entre ces deux pôles et que, comme le suggère Pierre Rabhi, la solution se cache dans la modération.