mercredi 19 juin 2013

Label "Fontainebleau Forêt d'Exception" : la filière bois fait sa pub.

Notre belle forêt de Fontainebleau qui était déjà labellisée et protégée par une multitude de statuts différents :

* Forêt de protection,
* Natura 2000,
* Réserve de biosphère,
* Zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique,
* Classement,
* Réserve biologique,
* Réserve naturelle régionale,
* Espace naturel sensible,
* Arrêté de protection de biotope,

s'est vu affublée le 7 juin 2013 d'un nouveau label intitulé "Fontainebleau Forêt d'Exception (r)".


Une telle dénomination permettait d'envisager que ce label, reconnaissant l'extraordinaire biodiversité, la qualité patrimoniale et paysagère de notre forêt, apporterait quelques garanties supplémentaires, au moins sur le papier, quant à son intégrité et à sa sauvegarde.

A la lecture du dossier de presse, cet espoir vacille rapidement.

On apprend d'abord, page 2, que " Les enjeux liés au partage de l’espace forestier et à ses différentes fonctions (économique, sociale, environnementale) conduisent l’Office national des forêts (ONF) à mettre en place une démarche exemplaire de concertation avec tous les partenaires du territoire associé à cette forêt. ". Cela ne manque pas de piquant au moment où la nouvelle gouvernance décidée par la Préfète de Seine et Marne tend justement à évincer certains partenaires en concentrant le pool décisionnel. Les amis de la TL2B s'en inquiétent depuis plusieurs semaines.

Il nous est ensuite dressé la liste des extraordinaires richesses et beautés du site labellisé puis rappelé très à propos que l'élégante physionomie de notre massif est l'oeuvre de l'homme et que la sylviculture ainsi que la chasse y tienne toujours une place prépondérante.

Après une liste des actions passées, dans laquelle nous voyons que la principale tâche était jusqu'ici de " Promouvoir l’identité du massif de Fontainebleau en s’appuyant sur son patrimoine " (page 10), ce qui, même flou, semblait assez honorable, nous arrivons (page 13) au menu des réjouissances 2013-2017.

Le préambule donne le ton : " Les usagers considèrent la forêt comme un espace de nature immuable et pour partie ne comprennent pas certains actes de gestion pratiqués par l’ONF. ". Certes, il arrive souvent que nous ne comprenions pas la gestion pratiquée par l'ONF. L'ami Jean-Paul s'en émeut souvent dans son excellent blog.

puis " La mobilisation des bois pour répondre à la demande sociétale est parfois contestée et est bien souvent absente de l’image de la forêt. ". Cette phrase clé au style très politiquement correct donne le ton de ce qui va suivre. Vous remarquerez l'effort déployé par ses rédacteurs pour en édulcorer le sens. Le terme "mobilisation" est préféré à "coupe" ou "abattage" sans doute jugés trop anxiogènes. La "demande sociétale" est un concept assez nébuleux qui superpose à la demande sociale une dimension économique et politique.

Puis le masque tombe lorsque les actions qui seront engagées pour 2013 - 2017 sont listées :

  • valoriser la fonction économique de la forêt qui produit les matériaux nécessaires à la société "
placer cette action en tête de liste donne une idée assez claire sur les priorités,

  • " montrer comment l‘activité humaine modèle son environnement à travers ses activités et ses besoins "


  • " protéger et restaurer le patrimoine naturel "


Arbre gênant déraciné par un engin de débardage
  • " mieux appréhender les attentes sociales et promouvoir l'écotourisme "
Vous noterez que "appréhender" les attentes n'est pas synonyme de "satisfaire".


  • " assurer la préservation du milieu naturel face à la fréquentation importante du massif "
Seule la fréquentation du massif semble poser un problème de préservation. Ah bon ???


Dégradation du massif bellifontain


  • " interagir avec le visiteur et lui permettre de devenir acteur plutôt que consommateur "
Au delà du slogan abscons, retenez cher promeneur forestier que vous êtes considéré comme un "consommateur" de nature, c'est à dire un agent économique local.


  • " partager avec le public les connaissances professionnelles relatives à la sylviculture, la chasse et le domaine naturaliste "
Ici encore l'ordre de présentation des connaissances donne une bonne idée des priorités.


  • " sensibiliser les visiteurs, en leur apportant de nouvelles clés de lecture sur la forêt "
Faire la promotion de la filière bois, c'est apporter une nouvelle clé de lecture de la forêt ?

Ensuite parmi les projets prévus :
  • " aménagement d'un sentier, accompagné d'une application mobile, sur le thème des usages du bois, sylviculture et filière forêt/bois ; "
  • " développement du tourisme économique pour valoriser la filière bois. "
La messe est dite. On ne peut pas être plus clair sur le rôle et l'ambition de ce label "Forêt d'exception" conçu comme un outil quasi propagandiste destiné à redorer le blason et faire la promotion d'une filière bois qui lorgne plus que jamais sur les richesses de notre belle forêt. Les usagers sont inquiets de la multiplication des coupes et de la dégradation constante des massifs ? Qu'à cela ne tienne : mettons en place une stratégie de communication destinée à leur faire comprendre la nécessité de ce qu'ils déplorent ! Dépensons de l'argent public pour favoriser l'épanouissement et faire l'apologie d'une filière bois privée dont l'ONF devient chaque jour plus dépendante !

On enfonce le clou libéral dans le flan d'un patrimoine commun qui nécessiterait une gestion intelligente en "bon père de famille". Favoriser le seul aspect économique au détriment des forts enjeux sociaux qui demain, dans un contexte de densification urbaine, deviendront centraux, c'est refuser la "paix verte" à nos enfants en leur offrant promenade et contemplation au milieu des engins de débardage.


Ce qui est prégnant dans cette labellisation, c'est la soumission du vivant à la loi du marché. Le refus obstiné de considérer qu'il y a davantage dans une forêt que fonctionnalité, intérêt et quantité monétisable ; le refus d'accepter qu'il y a de l'indicible, que l'émerveillement est formateur et que la contemplation est salvatrice.

17 millions de visiteurs par an viennent-ils à Fontainebleau pour admirer le travail des bûcherons ?


Son bois aujourd'hui, les richesses de son sous-sol demain, la forêt de Fontainebleau n'a probablement jamais été aussi convoitée au moment ou la filière bois se déploie dans le PNR du Gâtinais limitrophe d'ailleurs présent dans la liste des contributeurs du label (page 14).

A noter également dans cette liste la présence de l'Association des Amis de la Forêt de Fontainebleau (AAFF) et de l'Association des naturalistes de la Vallée du Loing et du pays de Fontainebleau dont l'ambivalence ne cessera jamais de me surprendre.

Pour finir, je site le dossier de presse (page 13) qui, décomplexé, assume :
" La communication fait partie des grands enjeux de la démarche Fontainebleau Forêt d’Exception® . Elle valorise la gestion forestière : utilisation des matériaux bois et grés, sylviculture et écotourisme. "
Tout est là, le but est moins de valoriser la forêt que son exploitation, moins éducatif que destiné à justifier le net virage libéral qui s'amorce.

Les peintres paysagistes de Barbizon, dont il est rapidement question dans le dossier de presse, se seraient-ils bousculés à l'auberge Ganne si à l'époque la forêt de Fontainebleau avait été livrée à l'appétit prédateur de la filière bois actuelle et à la gestion de ses inféodés ?


Prenons garde que la volonté politique d'industrialisation de la filière bois et son utilisation à des fins de production d'énergie de masse ne vienne changer la donne à Fontainebleau qui pourrait être considéré comme un nouvel Eldorado. Certains projets industriels disproportionnés comme celui d'ERSCIA dans le Morvan, pas très éloignée du sud Seine-et-Marne, justifierait que l'on prépare les esprits à une forte augmentation des cubages de coupes alors même que celles actuellement pratiquées dépassent déjà la capacité de régénération naturelle.

OUI à une gestion raisonnée et concertée de la forêt de Fontainebleau dont l'ONF resterait l'attentif maître-d'oeuvre afin d'en assurer la pérennité et d'en préserver toute la richesse biologique et esthétique.

NON à une gestion industrielle et libérale de la forêt de Fontainebleau entièrement livrée à des intérêts privés qu'un ONF exsangue, devenu le docile affidé de la filière bois, cautionnerait bon gré mal gré !